Ma ville: chronique d’une banale agonie…
En ce début du mois sacré du Ramadan ou le cultuel se mêle intimement au culturel, je ne peux déroger à une règle, tout aussi sacrée et bien ancrée dans mes habitudes : passer les premiers jours du Ramadan au sein de ma famille au nord du Maroc. Et à chaque retour au bercail le coeur se serre et la gorge se noue. Un sentiment de nostalgie mêlé à la désolation sur le destin d'une ville au passé glorieux dont il ne reste plus qu'un semblant de prestige qui se consume à petit feu. Chronique d’une banale agonie…
Située à la frontière sud des montagnes du Rif, « Ouazzane », est une cité spirituelle dont la création remonte au 17ème siècle. De son glorieux passé, on ne connaît, aujourd’hui, que ses fameux ateliers de tissage de laine, ses savoureuses figues et surtout ses huiles d’olives aux arômes forts et puissants que j’achète dans les coopératives féminines des villages avoisinants.
C’est un paysage pittoresque qui vous séduit à l’entrée de cette cité mi-ville mi-campagne. Elle s'étale sur les pentes boisées et verdoyantes des montagnes du pré Rif. Jadis, elle était le lieu de pèlerinage des « Tijana » et autres tribus d’Afrique de l’Ouest et du Nord. Sa confrérie religieuse d’obédience « Soufi » étendait, dit-on, son influence spirituelle jusqu’en Libye et le Sénégal.
Parfaite victime de la mondialisation (encore elle), Ouazzane vit, depuis quelques décennies, dans un inexorable délaissement… Sa surpopulation (plus de trois cents mille avec les villages avoisinants) provoque un urbanisme anarchique et galopant. Un paysage de désordre qui frappe le visiteur à tous les coins de la ville. Un triste phénomène qui a pris une ampleur considérable depuis que la région connaît de terribles sécheresses, amplifié pendant les deux dernières décennies, par l'afflux croissant des paysans fuyant des conditions de vie de plus en plus pénibles dans les villages de la région. Ils s’y installent plus par proximité que par opportunité. Car les opportunités à Ouazzane, il n’y en a guère.
La vieille ville, qui garde jalousement un semblant d’harmonie architecturale des villes impériales du Maroc, est aujourd’hui totalement délabrée. Tous les bâtiments anciens sont rongés par l'humidité et l’effritement. Les plus vieux Riads de cette médina séculaire menacent de s’écrouler d’un moment à l’autre.
Ironie du sort… et comme si le destin s’acharnait sur elle : la ville ne fait, même, pas partie du programme d'aides au développement des provinces du Nord qu’à lancé le gouvernement marocain depuis quelques années. Même le très prometteur programme INDH (Initiative nationale du développement humain) la boude depuis son lancement en 2005.
Pourtant, la ville et ses alentours appartiennent à une zone économiquement sinistrée. La récente et dangereuse prolifération de la culture du cannabis est la preuve, si besoin est, du désespoir qui touche une population de plus en plus isolée.
Le Cannabis, ce fléau, a depuis longtemps choisi la ville comme point de passage stratégique. Stratégique mais obligatoire à cause de son réseau routier vétuste et peu contrôlé, favorisant, ainsi, la sécurité des trafiquants au détriment de celle des populations locales.
Point de transit, la ville l’est aussi pour tous ceux que la ville a accueilli, un jour. Le temps d’obtenir un bac ou une opportunité, pour quitter sous des cieux plus cléments. Les autres, les malchanceux, allongent des listes interminables des chômeurs de la ville.
Mais alors, que faire ? Rester spectateur de cette cruelle agonie ? Existe-t-il une autre voie pour lutter contre l’oubli et la précarité… ?
Oui! Economiquement, la ville peut encore rebondir car ses potentialités sont très mal connues et peu exploitées. Sa proximité avec l’Europe (à 160km seulement) et ses richesses naturelles peuvent lui conférer une place importante dans le plan du développement du nord du Maroc.
Touristiquement, la ville ne manque pas d’atouts. Ses montagnes d’oliviers et de cèdres sont d’une splendeur enivrante, sans parler de son héritage historique et ses monuments qui peuvent constituer des sites potentiellement attrayants. De plus, la ville fait partie de l’axe touristique Fez - Chefchaouen –Tanger, de plus en plus fréquenté.
Il y’a à peine trois ans, Alter Eco a démarré un partenariat avec FEDOLIVE, sur la base des principes du commerce équitable qui placent le développement durable au cœur de son action… les signes d’optimisme sont déjà palpables : Le regain de l’espoir.
C’est aussi pour ma ville natale que je me suis engagé sur la voie du commerce équitable. Une façon de lutter contre l’oubli et le désespoir.
« Au lieu de maudire les ténèbres, mieux vaut allumer une bougie » Lao Tseu.
Ton message a ceci de particulier - sinon de formidablement paradoxal - qu'il mêle résignation et révolte, dégoût et amour, désespoir et confiance...
Il n'est finalement rien d'autre que le reflet même d'Ouazzane, cité si timide et si fière, si négligé et si belle, si indifférente et si attirante.
Je prie pour que cette ville aux mille et un paradoxes renaisse de ses cendres pour recouvrer sa splendeur et sa lumière.
Amicalement,
EY.
Rédigé par: EY | 16/01/2008 à 16:23